El Kanti Balla, observateur sahraoui du conflit du Sahara occidental au Temps d'Algérie
Le Temps d'Algérie : A l'issue de sa tournée au Maghreb, Christopher Ross se dit optimiste quant à la relance du processus de paix entre les deux parties en conflit, peut-on déduire qu'il s'agisse d'un nouveau round de négociations qui se profile à l'horizon ? El Kanti Balla : Effectivement, Christopher Ross a exprimé son optimisme quant à la possibilité d'aller vers une solution du conflit sahraoui-marocain.
De toutes les façons, si les deux belligérants ont encore l'intention de s'en tenir au processus de paix comme la clef de la solution, l'on s'attend à ce qu'il y ait un ou plusieurs rounds de négociations entre eux afin d'aplanir les difficultés restantes et parvenir à un accord global et définitif permettant d'aller vers une solution mutuellement acceptable. Au regard des résultats des précédents rounds, que peuvent apporter de différent ceux-ci ? Les résultats des précédents rounds étaient très maigres, l'ONU n'a pas été l'intermédiaire efficace, l'on peut même dire que son travail était contre-productif. Souvenez-vous de l'étrange partialité durant ces négociations, en faveur du Maroc, de M. Walsum. Il avait conduit les négociations de telle façon qu'elles ne pouvaient qu'échouer. Je crois que M. Ross, fin connaisseur de la région et des dessous du conflit, procédera autrement. Il est condamné à réussir, et s'il échouait à mener à long terme ces négociations, le discrédit de l'ONU sera monumental. La réussite des futures négociations entre le Front Polisario dépendront largement des moyens de persuasion que pourra déployer l'ONU vis-à-vis du Maroc, car celui-ci demeure cramponné à une solution unilatérale qui ignore totalement la proposition de l'autre partie, à savoir l'option de l'indépendance. Une énième résolution de l'ONU à l'instar des autres peut-elle être suffisante ? Les Sahraouis ont bel et bien compris que l'ONU n'est pas aussi efficace que cela pour instaurer une paix quelconque et faire respecter ses propres résolutions. L'ONU est souvent influencée par les intérêts des grandes puissances et tourne comme une girouette, au gré de ces intérêts. Le cas du Sahara occidental en est une belle preuve De 1963 à 2009, l'ONU décrète l'autodétermination du Sahara occidental, mais dans les faits tout est fait pour que cela ne se réalise jamais. Est-ce à dire que la coercition fait défaut au sein des Nations unies ? L'ONU possède un arsenal juridique lui permettant d'intervenir efficacement lorsque des conflits liés à la souveraineté territoriale éclatent ça et là comme dans la région de l'Europe du Sud (Yougoslavie, Kosovo) ou du Proche-Orient (Koweït) ou elle met d'ailleurs les bouchées doubles. Et au Maghreb c'est toute l'interrogation : pourquoi ne mettrait-elle pas suffisamment de pression sur le Maroc pour faire réussir les négociations ou alors passer au chapitre VII pour imposer une solution conforme au droit international, lequel est clairement en faveur de l'autodétermination du peuple sahraoui ? Dans la région maghrébine, les Sahraouis pensent que l'ONU joue au deux poids deux mesures. Ils ont aussi l'impression qu'une question aussi grave que l'annexion par un Etat (le Maroc) d'un autre Etat (la Rasd) n'est pas un sérieux problème pour l'ONU, car il s'agit d'une région que l'on pouvait laisser sombrer dans les conflits, la guerre et le sous-développement sans que cela soulève de problème pour la communauté internationale, ni sur le plan de la morale et ni sur le plan juridique. Si le Maroc campe sur sa position c'est-à-dire le maintien de son plan dit d'autonomie comme base de discussion, ce qu'il a toujours fait à ce jour, quelle alternative se présentera alors pour la Rasd? Le Front Polisario et la Rasd ont une mission aussi claire que sacrée : l'indépendance totale du Sahara occidental. Ce choix-là pourrait être issu des urnes mais jamais ne pourra être mis sous le paillasson. Tout le reste est négociable. Si le Maroc maintenait sa solution unilatérale, il mettrait tout le monde dans l'impasse. Les négociations n'étant pas une fin en soi, le Polisario et la Rasd doivent prendre une décision. Dans ce cas précis, deux alternatives se présentent à eux. La première serait de donner leur bénédiction à une Intifida type «deuxième génération» qui consiste à un soulèvement général et permanent dans les territoires occupés et au sein des frontières du Maroc qui pourrait être pacifique sans exclure des actions violentes contre des objectifs liés à l'occupation coloniale. La deuxième alternative reste le retour à la guerre. Et dans ce cas, le Front Polisario ne doit pas rééditer l'erreur de confiner sa guerre aux frontières du Sahara occidental mais la porter au sein même du Maroc. L'éventualité de la prise des armes est donc toujours envisageable ? Les Sahraouis sont engagés dans un combat pour l'existence et ils n'ont pas le choix. La lutte qu'ils mènent n'est pas une lubie d'une élite en mal de combat. Si réellement l'ONU ne parvenait pas à une solution légale et que le Maroc maintenait ses exigences, aucune autre alternative ne saurait éviter le retour à la guerre. Pour sa part, le Maroc prouve qu'il n'a pas une réelle volonté d'aller vers une solution mutuellement acceptable. En témoigne la répression féroce dans les territoires occupés et les préparatifs militaires autour de son mur militaire. Pour ce futur round de négociations, la Rasd détient en sa faveur la dimension humaine dans les territoires occupés. Celle-ci peut-elle suffire à trancher en faveur d'un référendum comme elle le demande ? Je le crois ! La force des Sahraouis dans les territoires occupés demeure intacte et plusieurs cartes n'ont pas encore été jouées. Le Polisario peut compter sur plusieurs milliers de jeunes plus déterminés que jamais à en découdre avec le Maroc présent au Sahara occidental mais aussi à l'intérieur du Maroc. Ce sont des jeunes qui connaissent le Maroc mieux que quiconque du fait de leur déportation dans le cadre du projet baptisé par les services marocains «Lionceaux Hassan 2» qui devait détourner la jeunesse sahraouie mais qui a cependant donné des effets contraires. Les jeunes Sahraouis ne cessent d'ailleurs de mettre la pression sur le Front Polisario pour ne plus accepter les tergiversations du Maroc et les promesses non tenues de la communauté internationale. Selon vous, quel rôle pourrait jouer les Etats-Unis dans ce round ? Le rôle des Etats-Unis a toujours été important et parfois décisif dans les conflits qui les ont intéressés, ce rôle pouvait être positif comme néfaste. Dans le cas du conflit qui oppose les Sahraouis au Maroc, le rôle des Etats-Unis a été catastrophique. Le Maroc a été soutenu dans cette guerre, militairement et politiquement, ce qui a éloigné la solution et aggravé la tragédie des Sahraouis. Souvenez-vous des déclarations publiques de H. Kissinger et de V. Walters sur l'appui américain au Maroc dans cette guerre. L'avènement d'Obama peut-il changer le cours des choses ? Aujourd'hui, on nous dit que l'administration Obama aurait adopté une nouvelle position différente de celle des administrations précédentes. Je veux bien. Mais s'agit-il d'un véritable changement de position, inspiré par un président américain exceptionnel à plusieurs égards, ou bien tout simplement une tactique dilatoire qui ressemble à un miroir aux alouettes. Il ne faut pas oublier que lorsque James Baker a été nommé représentant personnel pour le Sahara occidental, il a été présenté comme l'homme de la situation. On a mis l'accent sur son rôle dans les accords entre l'OLP et Israël, entre l'Unita et l'Angola. Tout le monde était à l'optimisme et pour la question sahraouie la déception a été lourde. Si en politique on dit qu'il faut toujours être optimiste, pour ma part je conseille qu'il soit prudent, très prudent. D. A. |