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10-07-2009

Rina Sherman  au Temps d'Algérie :«La raison d'Etat pèse lourd en France, la raison de la prochaine pige et de la paye aussi...»

Personne n'avait d'intérêt à ce qu'on parle des moines de Tibhirine, ni les politiques ni les journalistes. La réouverture du dossier des 7 moines assassinés à Tibhirine ne cesse de défrayer la chronique : l'ancien chef  du GIA a démenti les propos du militaire à la retraite français qui a fait endosser l'horrible massacre des moines trappistes à l'armée algérienne, selon l'ancien chef de défense français à Alger, Buchwalter (au moment des faits, ndlr) par erreur.

Ces propos ont été démentis par Abdelhak Layada qui, dans une déclaration dans les colonnes du Temps d'Algérie, a précisé que ces massacres avaient été perpétrés par Djamel Zitouni (alors chef du GIA) à la suite d'un deal qui n'a pas été respecté entre le GIA et la  France. Ces deux parties étaient en négociations secrètes pour libérer Layada contre les moines, et comme celui-ci n'avait pas été libéré, le GIA  a décidé de décapiter  les  7 moines.

Ces propos à quelques  détails près avaient été reportés par  feu Didier Contant, ce grand journaliste français d'investigation qui, pour avoir maintenu ses propos   avec enquête et témoignage à l'appui,  a subi le  courroux de plusieurs de ses confrères à Paris mais aussi  ceux d'éditeurs, d'avocats et d'organisations des droits de l'homme  qui, pour le discréditer  et conforter la thèse de «l'armée auteur des massacres à Alger»,   n'ont pas hésité à le traiter de collaborateur des services français et algériens pour que son travail soit rejeté par les rédactions françaises.

De ces dernières, ils ont  été nombreux aussi  les journalistes à avoir dénoncé le harcèlement qu'a subi feu Contant… après qu'il se soit donné la mort en février 2004 par défenestration. Ce crime, Rina Sherman (cinéaste, écrivain et ancienne réalisatrice de direct pour la télévision sud-africaine),  la compagne de contant l'a toujours dénoncé, notamment  dans son roman intitulé «Le huitième mort de Tibhirine», elle est revenue  sur ce crime demeuré  à ce jour impuni et sur le travail  irréprochable qu'a fait Contant dans le cadre de son enquête ici en Algérie sur le massacre des moines de Tibhirine. Aujourd'hui et face à ce nouvel épisode, Sherman nous livre ses impressions pour elle : «C'est tout à fait inédit qu'un crime soit revendiqué et qu'on vienne dire aux criminels : ce n'est pas vous, c'est l'armée.»

Le Temps d’Algérie : Les dernières déclarations de Bushwalter sur la mort des 7 moines de Tibhirine rouvre-t-elle une ancienne cicatrice?
Rina Sherman : Pour les familles des victimes du terrorisme, en Algérie comme en France, les déclarations du général Buchwalter doivent rappeler en premier lieu  l'immense douleur que représente la perte de leurs proches. Pour quelle raison le général parle-t-il aujourd'hui ? Treize années se sont écoulées depuis que les sept moines de Tibhirine ont été tués.

Est-ce parce l'instruction n'avançait pas au niveau de la justice française ? Pourquoi la justice trouve-t-elle maintenant les moyens d'entendre le général Buchwalter sur ce qu'il aurait entendu dire ? Certains suggèrent même qu'il s'agissait d'une onde radio qu'il aurait entendue… Je me demande ce qui se passe dans l'esprit des familles des victimes du terrorisme quand elles entendent des journalistes s'agiter pour savoir pourquoi il n'y avait pas de trous de balles dans la tête des moines ?

Comment expliquez-vous le maintien de la thèse de «l'armée qui a tué en Algérie les moines»  en dépit des preuves apportées par le travail d'investigation qu'a mené feu Contant?

Ce qui est proprement choquant, c’est l'emballement que cette déclaration a provoqué dans la presse française. En l'espace de quelques jours, il y a eu des centaines d'articles dans la presse de tout genre. Bon nombre de titres affirmaient tout bonnement, sans vérification ni preuve, que les moines ont été tués par l'armée algérienne, et ce, sur la base d'une parole rapportée. D'ailleurs, il existe plusieurs versions de cette déclaration du général Buchwalter : il y la version du diplomate en Algérie, recueillie par John Kiser pour son livre sur les moines, il y a la version du diplomate en Finlande rapportée dans La Stampa, et il y a la version du diplomate à Paris, relayé par la presse comme une vérité acquise. Est-ce du journalisme, ça ?

Le jardinier du monastère de Tibhirine a confirmé à Didier Contant avoir vu des agents du GIA lors de l'enlèvement. Un civil, enlevé en même temps que les moines et qui a réussi à s'échapper, a également confirmé qu'il s'agissait bien des éléments du GIA. Les GIA ont revendiqué à de nombreuses reprises l'enlèvement et l'assassinat des moines de Tibhirine, et encore hier soir sur France 24. C'est tout à fait inédit qu'un crime soit revendiqué et qu'on vienne dire aux criminels : ce n'est pas vous, c'est l'armée. C'est ce que le groupe de pression, le «qui tue qui ?» essaye de nous faire croire depuis une dizaine d'années.

Mais l'article que Didier n'a pas pu publier avant sa mort allait surtout révéler les forts doutes exprimés par les blidéens sur la fiabilité du personnage de Tigha, auteur de la version des faits selon laquelle Zitouni serait arrivé à la caserne de Blida avec deux 4x4 banalisés pleins de moines ! D'ailleurs, juste avant son départ pour l'Algérie, Didier Contant avait enregistré un entretien avec Me Baudoin – avocat de la FIDH qui s'est un temps occupé du sort de Tigha  – dans lequel l'avocat finit par admettre que la version de Tigha n'était pas très crédible.

En tant que personne qui connaît  bien ce métier (celui de journaliste), pensez-vous que la collecte d'informations faite par feu Contant soit fiable?
Didier Contant était l'ancien rédacteur en chef de l'agence Gamma. C'était un journaliste chevronné et qui avait du flair. Il vérifiait et re-vérifiait sans cesse ces informations. Il n'était ni dans un camp ni dans un autre, mais faisait son travail de journaliste. Il n’était militant pour personne. Avant son départ, Didier Contant s'était donc entretenu avec Me Baudoin, tout comme avec Mgr Teissier et le père Veilleux.

Il les avaient informés de ses intentions d'approfondir son investigation sur la mort des moines de Tibhirine.  À son retour à Paris, quoique les accusations mensongères du journaliste de Canal +, Jean-Baptiste Rivoire, l'accablaient, il avait continué de vérifier ses informations jusqu'à quelques heures avant sa mort. En revanche, les confrères de Didier Contant n'ont pas estimé qu'il était nécessaire de vérifier les propos calomnieux que Jean-Baptiste Rivoire a rapportés à son égard.

Comment interprétez-vous le peu d'intérêt qu'ont manifesté les médias français au travail de feu contant ?

Ce n'est pas tant un manque d'intérêt, car en coulisse, ça discute pas mal. Il s'agit plutôt d'un corporatisme, d'un manque d'éthique et de courage. Il y avait également de la pression dans les rédactions pour ne pas en parler. La raison d'Etat pèse lourd en France, la raison de la prochaine pige et de la paye aussi. Personne n'avait d'intérêt à ce qu'on parle des moines de Tibhirine, ni les politiques ni les journalistes.

Est-ce pour cela que vous considérez feu Contant Comme le Huitième mort de Tibhirine?

L'instruction dans laquelle Jean-Baptiste Rivoire a été envoyé en correctionnelle du chef de violences volontaires préméditées contre la personne de Didier Contant concerne la justice dans un état de droit. Mais l'histoire de Didier Contant est à jamais liée à celle des moines de Tibhirine. Il n'a pas pu publier son article parce qu'il allait dévoiler la véritable identité de Tigha et par conséquent mettre à mal une version des faits peu crédible, mais ô combien défendue par la presse française comme une certitude absolue !

Propos recueillis par Djaouida Abbas

 
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