Point Net Pas de débat quand on débat
C'est un espace plutôt sympathique, cette radio El Bahdja. ça ne vole pas très haut, ce n'est certainement pas ce qui se fait de mieux en la matière, mais ça a le mérite de ne pas se prendre trop la tête. De la musique, beaucoup de musique, un ton dépoussiéré qui arrache l'auditeur à la rasante solennité des autres chaînes, une langue aérée par l'apport des parlers populaires, des informations collées au quotidien des Algérois et quelques trouvailles.
Le genre de station sans prétention qui réussit à ne pas agacer et ce n'est déjà pas une moindre performance. Mais voilà, quand il n'y a que de la «sympathie», la dégringolade n'est jamais trop loin. Tenez, hier matin, il y avait un «débat» sur radio El Bahdja. Un animateur, un sujet et des auditeurs qui donnent leur avis sur la question. Et c'était quoi le sujet ? «Est-ce que les femmes doivent travailler, étudier, sortir simplement ou rester à la maison ?» ! Il fallait écouter ça. D'abord, le constat amer qui a tout d'une désillusion pour l'Algérien de son temps. De tous les auditeurs qui avaient appelé pour s'exprimer, pas un seul n'a osé l'essentiel : peut-on encore dans l'Algérie de 2012 se poser ce genre de question et, plus grave, en faire un sujet de débat avec les «pour» et les «contre» qui deviennent du coup des avis aussi… respectable l'un que l'autre ? Et puisque, de toute façon, l'émission était déjà lancée, on aura remarqué que parmi les «pour», il y avait une pitoyable propension à la justification honteuse : «Oui, les femmes peuvent travailler, il ne faut pas oublier que les temps sont durs» et que «le salaire du mari ne suffit pas toujours» ! Que la femme travaille, ça ne s'«expliquerait» donc que par la nécessité d'arrondir les fins de mois. Une «contrainte» que personne n'est obligé de supporter dès lors que le mari, le père ou les frères peuvent assurer tous seuls la prospérité de la famille. Pourtant, dans l'autre camp, on ne prend pas gants. On vient au débat pour dire, la vindicte en plus, qu'il n'y a pas de… débat. Qu'on y évoque en appui de vagues recommandations religieuses ou une morale à quatre sous, on y va sérieusement. Et quand une bonne femme réplique, c'est par des arguments de celui qui se défend «comme il peut» qu'elle le fait. Point de liberté, point de droit au travail, point d'ambition socioprofessionnelle, point de volonté d'émancipation. Seulement travailler parce qu'il faut bien un autre salaire, parce qu'il faut bien faire les courses quand on élève seule ses enfants ou parce qu'on peut bien aller prendre de l'air quand on a la moralité irréprochable. Dans tout ça, l'animateur s'est même cru bien inspiré de se tenir à équidistance des «uns» et des «autres». Bien fragile, la sympathie pour El Bahdja. laouarisliman@gmail.com |