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24-01-2012
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Chérif Kheddam, de pain et de musique

Quand il a chanté Bgayet, il ne connaissait pas encore la ville. Mais de l'avoir aimée comme «l'âme des Kabyles», il lui en a composé une autre en ré majeur. Il n'y a pas meilleur endroit pour regarder la mer que les hauteurs qui cachent la dernière dégringolade vers le ressac. 

Chérif Kheddam vient d'en escalader l'ultime rocher vers l'éternel. Le luth encore en bandoulière et les yeux mortellement humides de générosité, il est parti, le ventre toujours fertile de beauté et les épaules narguant la douleur dans une agaçante tranquillité. Chérif Kheddam est parti, le souffle apaisé,

un souffle à couper le souffle. Quand il y a longtemps, il est descendu de Michelet pour aller vers l'inconnu, il avait dans la bouche le goût du pain qui a souvent manqué et dans l'oreille la résonnance de quelques versets psalmodiés dans l'apaisement. Alors il est parti chercher le pain pour découvrir qu'il se mange aussi en chantant. Le solfège pour récupérer de l'effort en usine et déjà le poème désertant le lieu commun.

Chérif Kheddam a été à l'école de la vie et sur le parcours de la vie, le conservatoire des humbles. Sur le chemin de l'atelier, il portait le luth et la gamelle, une proximité explosive qui donnait le soir venu un cisellement aux frontières du sublime. D'avoir été d'une rigoureuse moralité,

il a chassé la morale de son chant. Avec une rare profondeur, il a dit l'amour, il a dit la femme, il a dit les monts et les vaux, il a dit le pays et la vie dans une musique et une parole du futur. Il a chanté le miroir dont il deviendra, sans crier gare la plus belle réflexion esthétique.

Il a chanté la misère des soirs sans pain où la mélodie et l'image ont pris le dessus sur les larmes. Il a chanté les seins sans lait et les fantasmes de l'artiste.

Il a aimé Essembati et Abdelwahab sans jamais les singer, il a aimé l'Algérie en l'arrachant au discours. Il a aimé la voix de Nouara et il l'a placée sur une trajectoire de diva. Cherif Kheddam est parti, le message sans prétention. Il s'est seulement retourné une dernière fois, le luth léger et le visage épanoui. Il a chanté. L'ultime fois où il a oublié une déchirure ancienne pour panser une blessure encore béante.

Et il l'a fait avec bonheur, comme au premier jour où il été chercher le pain. Comme toujours. Cherif Kheddam est parti, pas pour se reposer, il l'a tellement fait devant le pupitre qu'il n'en éprouve plus le besoin. Il est parti, le luth en bandoulière et une bougie en médiator. Au revoir l'artiste. Standing ovation.

 

laouarisliman@gmail.com

 
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