24-09-2012
Eric Denécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement au Temps d’Algérie
«Je connais la qualité des services algériens»

Le Temps d'Algérie : Vous avez écrit un nouveau livre intitulé les Sservices secrets français sont-ils nuls ? Pourriez-vous nous parler de ce livre, de son but et des conditions dans lesquelles il a été conçu ?

Eric Denécé : La thèse que je défends est qu'il faut reconnaître que les services français sont loin d'être les meilleurs au monde – même si notre orgueil national doit en souffrir – bien qu'ils soient d'une efficacité honorable. Mais ce défaut de performance n'est pas dû aux femmes et aux hommes qui œuvrent dans l'ombre, avec passion et abnégation, à notre sécurité. C'est d'abord la responsabilité de nos politiques qui ne comprennent rien à ce domaine, s'en méfient et font tout pour le réduire à sa plus simple expression. Depuis deux siècles, le renseignement a toujours été sous-estimé en France par les dirigeants politiques et militaires.


Le livre, qui paraîtra le 25 septembre 2012, intervient dans une conjoncture internationale particulière, dans laquelle le renseignement devrait occuper une place de choix pour prévenir les attentats terroristes et autres menaces liées à la criminalité organisée et transfrontalière. Parlez-nous-en.

Négliger le renseignement est encore plus irresponsable aujourd'hui que pendant la Guerre froide. Le niveau d'incertitude de la vie internationale s'est considérablement accru : multiplication des tensions et des conflits régionaux, prolifération nucléaire, rivalités commerciales accrues, etc. Chaque nouvelle crise est l'occasion de mettre en lumière à quel point son acquisition – ou sa carence – peut avoir un impact déterminant sur la compréhension et la gestion des événements. Mais surtout, il y a le terrorisme – qui est pour la France, comme pour l'Algérie, une préoccupation quotidienne – et la lutte contre les organisations criminelles transnationales. Autant de sujets qui plaident pour le renforcement des moyens des services de renseignement et de sécurité de nos pays.
Les réformes qui ont eu lieu en France depuis 1991 sont importantes mais restent insuffisantes. Nous sommes peu à peu distancés par les autres grands services du monde.

Croyez-vous que les services français ont commis une bourde en n'informant pas leurs homologues algériens de l'accueil, au siège de l'ambassade de France en Algérie, dans les années 1990, d'un émissaire du Groupe islamique armé (GIA) dans l'affaire de l'assassinat des sept moines de Tibhirine ?

Je connais mal cette affaire et ce dossier extrêmement complexe dont on a dit beaucoup de choses, surtout des fantaisies.
Quoi qu'il en soit, n'oublions pas que le rôle d'un service de renseignement est, entre autres, de mener une diplomatie secrète. Il n'est pas anormal que les services français aient essayé de conduire un contact à son terme avant de décider d'en parler ou non à leurs homologues algériens. C'est un classique du métier : on ne se dit jamais tout, même entre alliés. Il y a toujours une partie du jeu qui reste dissimulée. Chacun essaie d'avoir les meilleures cartes pour lui. Mais les services savent aussi coopérer efficacement, comme l'ont fait pendant longtemps la DRS algérienne et la DST française.
Enfin, n'oublions pas une chose, si, par malheur, le gouvernement algérien avait été renversé par les islamistes, il était indispensable que les services français disposent de sources au sein des GIA pour pouvoir anticiper les actions contre notre pays. Je connais la qualité des services algériens. Je ne doute pas que dans une situation similaire, ils auraient fait de même.

Il y a eu, également, cette intervention française pour la libération d'otages français au Sahel et qui s'est soldée par un échec. S'agit-il d'une autre bourde ?

Non, il ne s'agit pas d'une bourde, bien que l'opération se soit soldée par la mort de nos deux compatriotes. Il ne faut jamais céder face au terrorisme. Dans cette affaire, le gouvernement français a choisi de réagir immédiatement grâce à des renseignements fiables. Les commandos des opérations spéciales ont pu intercepter la colonne des terroristes, les neutraliser, mais pas ramener les otages vivants. C'est déplorable. Mais les militaires français, qui sont des gens mesurés et responsables, n'auraient pas entrepris cette action s'ils n'avaient été convaincus qu'elle avait toutes les chances de réussir. Je comprends la détresse et le désespoir des familles. Toutefois, leurs réactions dans ce cas ont parfois été tout à fait excessives et déplacées.

Comment évaluez-vous la coopération entre les services algériens et français dans le cadre de la lutte antiterroriste et contre le crime organisé ?

Indéniablement, il y a des hauts et des bas et des différences selon les services. C'est d'abord une histoire d'hommes : le courant passe ou pas. La confiance s'établit ou non. Par ailleurs, il est plus facile pour la DCRI de coopérer avec ses homologues algériens car tous luttent contre un ennemi commun. En revanche, avec notre DGSE qui, elle, opère à l'étranger, les relations sont plus complexes. Une certaine rivalité – mais aussi des incompréhensions de part et d'autre – existe en Afrique de l'Ouest. C'est regrettable. Nous devons tous faire des efforts pour améliorer la coopération pour sauver nos otages.

Quelle lecture faites-vous quant aux derniers douloureux événements liés à la diffusion de l'odieux film Innocence of Muslims  et l'injustifiable assassinat de l'ambassadeur des USA en Libye et de trois fonctionnaires du consulat américain à Benghazi ?

Ce film relève d'une initiative privée, même si elle est débile et inacceptable. Toutefois, l'exploitation qui en a été faite en Tunisie, en Libye, en Egypte et ailleurs, est absolument stupide. Les islamistes, qui sont tout à fait capables de comprendre qu'il ne s'agit que d'une initiative isolée, en ont profité pour soulever les foules et les dresser contre l'Amérique et ses alliés. C'est là un calcul politique. L'action contre l'ambassade américaine à Tripoli s'inscrit dans cette démarche, le film n'a été qu'un prétexte. La région regorge de djihadistes qui n'attendent qu'une occasion pour s'en prendre aux Occidentaux. C'est une action terroriste délibérée et non un débordement de foule.

Croyez-vous que la diffusion de ce film a été faite volontairement dans le but de provoquer le monde musulman ? Si oui, quels sont les buts recherchés ?

Non, je ne le crois pas. Le gouvernement américain n'y a absolument aucun intérêt. C'est même totalement contraire à la politique de soutien aux islamistes – et en premier lieu aux Frères musulmans – qu'il conduit dans tout le monde arabe.

Nous sommes, malheureusement, confrontés aux délires d'un groupe d'extrémistes anti-Islam (courant qui s'est considérablement développé aux Etats-Unis depuis le 11 septembre 2001), qui ont voulu dire leur vérité, insulter les musulmans… et mettre le bazar. Malheureusement, internet permet de diffuser ces provocations stupides et inacceptables et de décupler leur impact sur l'opinion. Mais il faut savoir raison garder. Les populations arabes ne doivent pas se laisser manipuler par leurs fondamentalistes qui exultent face à ce type d'insultes : elles leur permettent de relancer leur propagande anti-Occident. Au fond, les extrémistes des deux camps ont tout intérêt à ce que les choses s'enveniment.

Un Californien a été entendu par le FBI dans le cadre d'une enquête ouverte sur la diffusion de ce film ? Qu'en dites-vous ?

Il appartient à la justice américaine de faire son travail. A la fois en respectant les lois en vigueur aux Etats-Unis, mais aussi en prenant en compte les effets internationaux qu'a provoqués ce film criminel. Car il s'agit bien d'insulte à la haine religieuse et raciale.

La diffusion de ce film serait-elle une manipulation ? Saurons-nous un jour qui est le véritable commanditaire de la réalisation de ce film ?

Je vous l'ai dit, je ne crois pas à la manipulation. Je sais que les théories du complot rencontrent toujours le succès. Mais les explications sont toujours plus simples. En l'occurrence, nous sommes face à de la bêtise, à de la haine et de la provocation. Et je ne  connais aucun pays qui n'abrite en son sein son lot d'imbéciles dangereux de cette nature ! Le problème est plus grave quand ils ont de l'argent…                          

M. B.