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Dim, Mar

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Professeur émérite de sociologie et d'anthropologie linguistique, Rabah Sebaa plaide pour une crédibilisation de la vie politique à travers une refondation des institutions «largement entamées par un encadrement humain qui n'arrive plus à répondre aux attentes de la société». Chercheur en épistémologie des sciences sociales, auteur et coordinateur des enseignements d'anthropologie culturelle, il analyse dans cet entretien le rapport des Algériens à la politique. Il souligne, en outre, le caractère «vaudevillesque» et «artificiel» des partis tout en pointant du doigt une «intelligentsia de substitution sous forme de segments sociologiques épars ou dispersés et souvent désignés par la notion incertaine d'élites».

 

Le Temps d'Algérie : Les rendez-vous électoraux constituent une étape importante dans la vie politique d'un pays. Qu'en est-il aujourd'hui en Algérie?

Rabah Sebaa : Pour un grand nombre de pays, ces balises électorales sont importantes dans la mesure où elles constituent l'émanation ou l'aboutissement d'une vie politique omniprésente dans la cité. Cette dernière est à la fois le réceptacle et la garante de l'exercice de la citoyenneté. Concernant l'Algérie, il est loisible de constater qu'entre deux échéances électorales, c'est le vide sidéral. L'agitation artificielle et éphémère qui accompagne chaque campagne a pour objectif de faire accroire à un semblant de joute démocratique destinée principalement à la consommation extérieure.

Le discours des officiels à l'occasion des législatives du 4 mai a été axé sur la «sécurité et la stabilité du pays». Objectif : inciter les Algériens à voter en masse. Est-ce, selon vous, une recette payante?

La panacée sécuritaire se trouve à présent dans toutes les campagnes électorales à l'échelle planétaire. La menace terroriste étant de plus en plus agressive, la sécurité s'érige en priorité, même si la situation géographique de l'Algérie, avec la Libye, la Tunisie, le Mali et le Maroc comme pays frontaliers, lui donne objectivement plus d'acuité. Pour ce qui est de la stabilité, la question à toujours été à l'ordre du jour. La fameuse main de l'étranger est brandie, sans discontinuité, depuis l'indépendance. Mais les affres de la décennie islamo-terroriste, suivie plus récemment des fameux printemps arabes l'ont rendue plus plausible. Il est vrai que les traumatismes profonds de la première période ont, pour beaucoup, contribué à éviter le basculement dans la farce «printanière», durant laquelle l'Algérie a été objectivement ciblée, car faisant, dès le départ, partie du groupe de pays programmés pour être déstabilisés. C'est l'échec de ce sinistre programme en Egypte, puis en Syrie qui a redistribué les cartes. Mais il n'en reste pas moins qu'aux yeux d'un très grand nombre d'Algériens, la situation en Irak, en Syrie, voire en Libye produit un effet de miroir repoussoir. Le pouvoir algérien a compris, comme d'autres, à quel point ses citoyens aspirent à vivre en paix. Et il est tout à fait dans l'ordre des choses que cette aspiration soit instrumentalisée. Mais parfois à l'excès. Ce qui produit, souvent, l'opposé du résultat escompté.

Ce n'est un secret pour personne, le premier parti en Algérie est le parti abstentionniste. Comment analysez-vous cette donnée ?

Comme je viens de le préciser, l'instrumentalisation à outrance d'un grand nombre d'aspirations, somme toute légitimes, produit, au final, de la suspicion comme prélude à la lassitude. Et la lassitude est le premier fondement de l'abstention. Les Algériens qui s'abstiennent de voter répètent à l'envi qu'ils «n'y croient plus».
Les déceptions répétées, suite aux promesses électorales jamais tenues, ont fini par éroder le peu d'espérance que les électeurs plaçaient dans l'acte citoyen de voter. Même la crainte de se faire réclamer la carte de vote à l'occasion de l'établissement d'un dossier administratif a été dépassée. C'est dire le niveau de non-fiabilité atteint depuis quelques années par ces scrutins. Sans compter l'absence de crédibilité de la majorité des candidats aux différentes élections qui fait grossir d'année en année les rangs des abstentionnistes.

Quel rapport entretiennent aujourd'hui les Algériens à la politique de manière générale?

En règle générale, les Algériens ne sont pas indifférents à la vie politique du pays. Avec, bien évidemment, des moyens intellectuels et des motivations qui varient d'une couche sociale à une autre. Mais le trait commun qui constitue des passerelles entre les différentes strates sociologiques est bien le «ras le bol» partagé par la quasi-totalité des Algériens. Hormis quelques apparatchiks défraîchis, les Algériens ont pour trait de caractère d'être des râleurs. La critique est toujours à fleur de peau. Douter de l'intégrité des responsables politiques, dénoncer l'incompétence des cadres de l'Etat, dénier toute droiture morale ou éthique aux élus est la chose la mieux partagée par les Algériens.

Pourquoi ceci ne se traduit-il pas de manière organisée et audible à travers les institutions politiques ?

Les conversations entre Algériens se focalisent généralement sur les problèmes liés à la quotidienneté. La gamme s'étend de la liste de distribution du logement social au prix d'un légume ordinaire en passant par la disparition d'un fruit exotique des étals. Mais dans tous les cas de figure, elles virent à la désignation des responsables administratifs ou politiques, voire à la mise en cause de ministres ou du chef d'Etat en personne. Si elles ne sont pas traduites de manière organisée et audibles à travers les institutions politiques, cela revient d'abord au fait que ces dernières n'ont aucun pouvoir de captation de ces préoccupations à travers des canaux et des réseaux ayant la capacité de les formuler en termes de demande sociale. Il ne faut pas perdre de vue que ce que vous appelez des institutions politiques, c'est principalement un encadrement humain. Or nous savons parfaitement le déficit drastique qu'elles accusent sur ce registre-là.

Dans l'Algérie profonde, les prétendants à la députation se départagent souvent en fonction des appartenances tribales. Quel commentaire ceci vous inspire-t-il ?

Il s'agit d'une pratique qui a prévalu déjà à l'époque coloniale. Après l'indépendance, on s'est accommodé de ce schéma à forte dose d'ethnicité par manque de courage politique. Aujourd'hui, dans certaines régions, il frise la caricature : quand l'APC échoit à une tribu, l'APW est réservée à l'autre. Le cas de la wilaya de Béchar, par exemple, est fort illustratif avec le partage inamovible entre la tribu des Doui Menîi et celle des Ouled Djerir. Et c'est le cas dans la plupart des régions. Cet état de fait inspire, bien évidemment, les prétendants à la députation, qu'ils soient indépendants ou affiliés à un parti. L'appartenance tribale garantit le nombre de voix fondé sur les liens du sang. Dans cette arithmétique lignagère, l'exercice de la citoyenneté est phagocyté par le recours à la tribalité. Rappelez-vous les aârouch ou encore les tentatives de tribalisation du syndrome ghardaoui. La recherche d'un semblant d'équilibre ethnique prime la lucidité politique.

Les grandes métropoles, selon certaines études, constituent par contre un terrain acquis aux islamistes...

Je ne sais pas s'il y a eu des enquêtes sociologiques pour parvenir à cette conclusion. Mais le simple bon sens laisse penser que les grands centres urbains concentrent plus de moyens logistiques et de communication pour faciliter ou favoriser la propagation de doctrines ou d'idéologies aussi sinistres les unes que les autres.

Les Zaouias sont à chaque scrutin mises à contribution. Pourquoi se tourne-t-on vers ce type d'«organisations» religieu- ses ? Quel est, selon vous, leur poids réel ?

C'est moins la vision religieuse que les réseaux de clientèles de ces zaouïas qui sont chaque fois mis à contribution. L'impact de ces dernières est très circonscrit. Il suffit de voir la carte nationale d'implantation de celles-ci pour comprendre que leur importance et leur rôle ont été surfaits et cela quelle que soit l'obédience ou la tarîqa. Le recours de l'ancien ministre de l'Energie à ces zaouias pour s'assurer une absolution a montré que leur poids social et politique est en net décalage, pour ne pas dire insignifiant. Y compris aux yeux de leurs propres adeptes. Les largesses financières dont elles bénéficient ont pour raison de s'assurer, en contrepartie, le soutien électoral de leurs affidés.

Venons-en aux partis politiques. Jouent-ils un rôle dans l'organisation de la vie autour de la cité ?

Plus de soixante-dix partis agréés et une soixantaine en course pour les prochaines législatives. Ces deux chiffres à eux seuls soulignent le caractère vaudevillesque de la situation. Alors que dans les plus grandes démocraties du monde, seulement deux ou trois partis se disputent à chaque fois l'issue du scrutin. Je pense que pour le cas de l'Algérie la notion de parti est impropre. Il s'agit en fait de groupements et de regroupements d'intérêts conjoncturels ou plus durables en vue d'objectif, généralement à court terme, visant une parcelle de pouvoir. Ce qui explique qu'en dehors des parenthèses électorales, il n'ont aucun rôle dans l'organisation de la vie autour de la cité.

Comment en est-on arrivé là ?

On en est arrivé là car ces groupements d'intérêts, aussi nombreux qu'artificiels, ne sont aucunement l'aboutissement d'une pratique politique éprouvée, fondée sur un socle sociétal leur garantissant une sève nourricière. En d'autres termes, ils ne sont pas le résultat d'un processus sociopolitique historiquement daté. Ils se fabriquent de façon spontanée au gré des conjonctures et des alliances politiques. Le sens populaire avait bien parlé d'un «parti né avec ses moustaches» puisqu'en quelques mois il a supplanté de vieilles formations et raflé un nombre impressionnant de sièges.

Les partis de la mouvance islamiste prétendent être la première force du pays. C'est la fraude, estiment-ils, qui les empêche de confirmer cette position. Qu'en est-il d'après vous ?

L'une des gymnastiques favorites des Algériens, érigée en constante nationale, est l'autoproclamation. Chacun peut se prévaloir d'être le plus fort, sans se sentir dans l'obligation de fournir la moindre preuve matérielle de cette force. Ce qu'il y a lieu d'observer, concernant la mouvance islamiste ou autre, c'est la désaffection prégnante chez la quasi-totalité des Algériens vis-à-vis de la plupart d'entre elles. Certaines sont plus exécrées que d'autres. Tout simplement. Quant à la fraude, il est de l'ordre de l'évidence de dire qu'elle est une pratique avérée, bien huilée, généralisée et institutionnalisée. La création récente d'une Haute autorité pour la surveillance des élections est l'aveu le plus plausible de son existence. Et, bien entendu, de sa continuité.

Quid des partis dits démocratiques ?

Là aussi l'auto-désignation est de mise. La reconduction de contenus instrumentaux puisant dans les registres démocratico-modernitaires indique qu'il existe une «démocratie» des utilisateurs et non celle des usagers, qui fonde et se fonde sur une pratique sociétale éprouvée. Ces formations dites démocratiques souffrent drastiquement de l'inexistence de ce qui fonde la notion même de démocratie.

Le système algérien est pour beaucoup à l'origine de cette «déliquescence» politique. Les partis ont besoin d'un cadre favorable pour une pratique politique saine et crédible. Comment parvenir à cet environnement ?

La notion, aussi floue qu'incertaine, de système a toujours été un raccourci commode pour faire l'économie d'un effort de réflexion soutenu sur la nature réelle du pouvoir politique en Algérie. La configuration des alliances et des groupements d'intérêts dans sa structuration actuelle n'est pas la même que dans les années soixante ou quatre-vingt-dix. Mais on ne s'empêche aucunement de recourir à cette notion depuis l'indépendance.
Elle constitue, pour moi, une émanation de la paresse de l'esprit. Son usage n'éclaire, donc, en rien la réalité du pouvoir politique en Algérie. Quant aux «partis» qui sont, dans la plupart des cas, des supports ou des appendices de ce pouvoir, ils s'acclimatent parfaitement à l'environnement trouble dans lequel ils se fabriquent et s'agitent pour parvenir à quelques résidus ou débris de pouvoir sous forme de strapontins. De véritables formations politiques, pour l'instant inexistantes en Algérie, pouvant s'affirmer comme contre-pouvoir, supposent la présence d'un personnel d'encadrement politique d'une grande compétence, doublée d'une haute moralité. Et bien évidemment, un contexte sociétal épuré des contingences, des interférences et des ingérences multiformes de l'armée, des services ou de l'administration. Ce qui est loin d'être le cas présentement.

L'élite algérienne éprouve beaucoup de mal à s'organiser, à se structurer et à créer des dynamiques autour des grandes questions qui intéressent les Algériens. Peut-on parler d'une élite algérienne démissionnaire ?

Dans nombre de mes travaux j'ai parlé des difficultés de constitution d'une intelligentsia critique en Algérie, depuis l'indépendance. Il n’y a pas eu un processus historique de formation d'une intelligentsia sur des bases sociologiques permettant son autonomisation, au sens où l'entendait Antonio Gramsci. Tant et si bien que nous nous trouvons en présence de ce que j'appelle une intelligentsia de substitution sous forme de segments sociologiques épars ou dispersés et souvent désignés par la notion incertaine d'élites. Ces segments épars ne sont pas en mesure de «provoquer des dynamiques autour de grandes questions qui intéressent les Algériens» car ce n'est tout simplement pas leur vocation. Et c'est sans doute pour cela qu'on parle souvent d'intellectuels absents ou «d'élites démissionnaires». Le fond du problème est l'absence en Algérie de ce que Michel Foucault a appelé une conscience critique de la société sous forme d'intellectuel collectif. Les institutions supposées produire du savoir, comme l'université, ont une grande part de responsabilité dans cette absence. Mais connaissant l'état comateux de l'université algérienne, il n’y a rien à attendre d'elle. Au grand bonheur d'un pouvoir politique qui se délecte de cette inertie et de cette absence.

La femme algérienne, de plus en plus présente dans la vie publique, est depuis quelques années fortement courtisée par le pouvoir. La Constitution impose aujourd'hui aux partis politiques de prévoir 30% de femmes au moins dans leurs listes de candidature. Est-ce une avancée ?

Il est important de distinguer présence et représentation. Un quota de sièges ou de fonctions supérieures ne garantit aucunement une présence active au sein de ces institutions. Trop souvent, la représentation se réduit à de la figuration. Dans ce cas de figure, il est question de femme-alibi, selon la formule consacrée. Les 30% prévus par la Constitution n'ont aucune prise sur le réel de la femme algérienne encore empêtrée dans les abysses des pesanteurs socio-anthropologiques, qui s'expriment tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de ces institutions. La véritable avancée dans sa condition et son statut, tant social que politique, est à inscrire dans une syntaxe sociétale qui ne s'embarrasse guère d'artefacts et de superficialités politiciennes.

Comment, d'après vous, rétablir la confiance entre le citoyen et ses institutions politiques ?

Une crédibilisation de la vie politique. Un processus de crédibilisation des institutions suppose une restauration de la confiance très largement entamée. Il est différent d'une quelconque moralisation de la vie politique qui consisterait à affubler le personnel et la pratique politique de vertus morales et de valeurs éthiques. Crédibiliser les institutions politiques signifie leur refondation sur des bases capables de répondre aux attentes sociétales. Ce qui ne saurait se faire sans une nomenclature humaine compétente et surtout crédible.
La suspicion généralisée conjuguée à la colère populaire, souvent assortie d'injures, s'adresse principalement à l'encadrement humain et non à l'institution. Les scandales à répétition tant au niveau de l'Etat, comme celui de la Sonatrach ou de l'autoroute Est-Ouest ou encore, récemment, le recours à la corruption partisane afférente à la confection des listes des candidats aux législatives, confortent le citoyen algérien dans son aversion vis- à-vis de ces institutions. Cet écœurement qui frise, parfois, la répugnance est, bien évidemment, un épiphénomène qui n'en demeure pas moins symptomatique d'une déliquescence institutionnalisée.

K. B.